
Comprendre les activités d’EZH2 dans les leucémies, une stratégie thérapeutique
10 avril 2026
Chercheur passionné, pédagogue engagé et figure bien connue du CRCM, Christophe de la Roche Saint André revient dans cette interview sur son dernier article publié en solo, consacré à l’aneuploïdie et à ses effets sur les cellules. Entre science fondamentale, regard lucide sur la recherche, transmission des savoirs et anecdotes savoureuses, il partage avec humour les coulisses d’un parcours riche et singulier.
Si je te dis « aneuploidy for dummies », tu nous fais un pitch de ton article en 30 secondes chrono ?
Christophe : L’aneuploïdie, c’est-à-dire un nombre anormal de chromosomes, est rare dans les cellules normales mais fréquente dans les cellules cancéreuses. Elle perturbe généralement le fonctionnement cellulaire, ce qui explique qu’elle soit défavorisée en conditions normales. Cependant, dans des situations de stress, comme celles rencontrées par les cellules tumorales, certains de ses effets peuvent devenir avantageux.
Chez la levure Saccharomyces cerevisiae, j’ai observé qu’un chromosome supplémentaire peut améliorer la prolifération de cellules mutantes pour lesquelles la réplication de leur ADN est moins efficace, en raison d’un nombre limité d’origines de réplication actives. Cet effet ne dépend pas du chromosome en question, suggérant qu’il ne repose pas sur des gènes spécifiques, mais sur un mécanisme plus global. La présence d’un chromosome surnuméraire allonge la phase G1 du cycle cellulaire, c’est-à-dire le temps qui précède la réplication de l’ADN. J’ai montré, grâce à différentes manipulations génétiques, que ce délai supplémentaire permet d’activer davantage d’origines de réplication, facilitant ainsi la duplication de l’ADN dans les cellules mutantes. Ces résultats suggèrent que, dans les cellules cancéreuses, l’aneuploïdie pourrait aider à mieux gérer le stress associé à la réplication de l’ADN, suite à l’activation de certains oncogènes, en laissant aux cellules plus de temps pour préparer cette étape clé de la prolifération cellulaire.
Tu es seul auteur de ton papier, ce qui est assez rare. Est-ce que c’est un challenge que tu t’es donné, ou était-ce circonstanciel ?
Christophe : C’est juste que je suis un asocial ! (rires) Plus sérieusement, cela résulte du mélange d’une envie personnelle et de circonstances particulières. Il est vrai que cela peut sembler un peu atypique à une époque où la recherche est de plus en plus collaborative.
J’en profite pour souligner deux points. Tout d’abord, ce travail est né d’une observation fortuite, soulignant que la « sérendipité » peut toujours être un point de départ valable. Ensuite, il montre qu’à l’ère des big data, il est encore possible de mener, et de publier, une investigation purement génétique, « à l’ancienne ».
La retraite est toute proche, est ce que cet article solo c’était ton « mic drop » scientifique avant de passer à autre chose ?
Christophe : Merci de me rappeler cette échéance ! En réalité, il est difficile d’arrêter du jour au lendemain une activité de recherche, comme toute activité prenante que l’on a choisie, j’imagine. Tant que j’ai encore quelques mois devant moi, j’en profite pour essayer de mener une dernière histoire jusqu’à son terme. Après cela, il me faudra bien tourner la page, tout en continuant de suivre l’actualité scientifique.
Sinon, rétrospectivement, quel est le moment que tu as préféré dans ta carrière ? Ou y a-t-il une anecdote ou une situation particulière que tu voudrais nous raconter ?
Christophe : Il n’y a pas un moment particulier qui me revienne spontanément en mémoire. En revanche, je peux préciser une chose qui n’a jamais changé : l’envie de faire des expériences. C’est d’ailleurs une condition sine qua non pour pouvoir publier un article en solo, car il faut compter sur soi-même pour faire les manips. Allez, une petite anecdote tout de même, à propos du jet lag, qui peut rendre l’écoute de conférences un peu délicate après un long voyage. C’était autour de l’an 2000, lors d’un symposium à Cold Spring Harbor. Arrivé le jour même, j’étais ravi à l’idée d’écouter Elizabeth Blackburn (future prix Nobel de physiologie ou médecine). Mais confortablement installé dans mon fauteuil, j’ai rapidement senti le sommeil m’envahir (pour moi, il était trois heures du matin). J’ai tenu tant bien que mal… jusqu’à son intervention, moment précis où j’ai sombré. C’est à partir de ce jour que j’ai pris l’habitude d’arriver avec une journée d’avance aux congrès outre-Atlantique.
Je sais que tu fais plein de choses en dehors du labo, peux-tu nous parler un peu de tes activités de diffusion de la science hors du CRCM ?
Christophe : J’ai une forte appétence pour la transmission de connaissances, que ce soit à travers l’enseignement, principalement en master, ou de conférences destinées au grand public. Je suis engagé au sein de l’Afis (Association française pour l’information scientifique https://www.afis.org/), où je contribue à la diffusion d’une information scientifique rigoureuse. C’est dans ce contexte que j’ai écrit un livre sur l’épigénétique et l’hérédité, un domaine où des hypothèses séduisantes ont parfois été un peu trop rapidement érigées en certitudes (https://www.book-e-book.com/livres/180-quand-lepigenetique-sen-mele-nl002-9782372460552.html).
Depuis plusieurs années, j’anime durant l’été un stage « Autour de l’ADN » en Aveyron. Sur ce même thème, j’organise également des rencontres ponctuelles dans mon quartier (La Panouse). Et puis, récemment, j’ai commencé à explorer une nouvelle forme de transmission : la conférence-spectacle, histoire de changer un peu de registre.
Enfin, on me demande dans l’oreillette de te poser une question sur tes badges « complètement fous ». Peux-tu nous en dire plus ?
Christophe : Le « complètement fous » est sans doute exagéré… disons plutôt « légèrement décalés ». D’ailleurs, ça me fait penser que j’ai arrêté d’en porter, et qu’il faudrait que je m’y remette. J’ai découvert que le badge peut être un outil de communication assez efficace. En dehors du lieu de travail, certains d’entre eux m’ont valu quelques échanges inattendus avec de parfaits inconnus.





